Transcipt - Askénazy
- Le SMIC, la meilleure arme anti-crise (voir la conférence)
- "Je suis plutôt tout à fait optimiste sur le modèle français. Il est bien ringard, il est bien adapté, peut-être, au capitalisme du XXIe siècle."
- Je viens juste après Yann Algan, et je vais vous faire une présentation volontairement vintage, c'est-à-dire que je n'ai pas de Power Point, je n'ai rien, pour vous parler a priori d'un sujet complètement ringard, qui est le salaire minimum, truc ancien, vieux, dont on parle finalement relativement peu, ou si on parle, c'est pour le critiquer.
- Je démarrerai, puisque Yann en a parlé, de la question des inégalités : plus il y a d'inégalités, a-t-il dit, moins il y a de confiance, et ça pose un problème économique. J'irai peut-être plus loin : actuellement, on connaît une crise économique exceptionnelle, au sens où les économistes n'avaient rien vu venir. On n'est tous totalement nus, le roi est nu, on était certainement les personnes les plus écoutées au monde, dans le domaine intellectuel, on taillait les croupières aux sociologues, aux historiens. Et là, on n'a rien vu, on n'est pas tout à fait capable de comprendre pourquoi il y a eu un tel effondrement économique, un effondrement du commerce, un effondrement de la plus grande majorité des économies mondiales. Alors il faut essayer de creuser, et on a toutes sortes d'idées autour de la fincanciarisation, des nouveaux outils financiers... et il y en a une autre qui serait peut-être une situ! ation où les économies occidentales développées seraient allées trop loin dans la montée des inégalités. Alors si on regarde les deux grandes économies occidentales que sont les Etats-Unis et l'Allemagne, les deux sont des économies qui ont été très fortement impactées par la crise, l'Allemagne par exemple, est terriblement impactée, les deux sont des économies qui avaient fait, l'une depuis les années Reagan, l'autre depuis les années Schröder, un parti de l'inégalité. C'est-à-dire une montée des inégalités, qui était très visible aux Etats-Unis dès le milieu des années 80, et qui s'est fortement accentuée dans les 15 dernières années. Le plus gros phénomène, c'est que, en gros il y a 1 % des individus, et même lorsqu'on regarde les salariés, 1 % des salariés qui se sont mis à accaparer des richesses considérables, en quinze ans. Ils avaient à peu près! 6 % de la masse salariale, ils en ont gagné 12 % : multiplication par deux. Evidemment, ça c'est fait contre qui ? Contre en gros 90 % de la population, et en particulier ceux qui sont en bas de l'échelle salariale. Lorsque on regarde un pays comme les Etats-Unis, on s'aperçoit qu'au total, le partage qui revient entre les capitalistes et les travailleurs est plat, et il y a eu une dégradation très nette pour ceux qui sont sur les emplois peu qualifiés et ces personnes peu qualifiées, elles ne pouvaient pas avoir leur salaire qui augmentait, car en même temps, on laissait stagner le salaire minimum en termes nominaux, ce qui veut dire qu'en termes réels, il déclinait. Il faut bien voir que le salaire minimum, aux Etats-Unis, il est plus bas que ce qu'il était dans les années 60, en termes réels. Ca veut dire que lorsque vous travaillez une heure, au salaire minimum, vous vivez moins bien que ce que vous pouviez vivre il y a un demi! siècle. C'est spectaculaire. On a laissé tomber le salaire minim! um pour un certain nombre de raisons : on est dans une économie mondialisée, il faut s'aligner dans la compétition internationale, face à des bas coûts à l'étranger, il faut là aussi faire en sorte que les coûts baissent. Ca, c'est une vision ancienne, et puis on a des visions modernes, qui sont que le salaire minimum, d'une certaine manière, empêche le dialogue social. Pourquoi ? Parce qu'une fois qu'on a fixé un minimum, les syndicats on du mal à négocier un tout petit peu plus que ce minimum-là. Donc une société avec salaire minimum, c'est quelque chose qui se traduit par moins de dialogue social, et si on va du côté de ce qu'a pu présenter Yann, moins de dialogue social, c'est quelque chose qui n'est peut-être pas bon non plus pour le côté confiance. Donc que l'on ait une interprétation ancienne sur les coûts du travail, ou relativement moderne, à travers la construction de relations sociales,! a priori, le salaire minimum, c'est normal, il faut le laisser mourir, en quelque sorte. On l'a laissé mourir aux Etats-Unis, et dans un pays comme l'Allemagne, il n'y a pas de salaire minimum, mais il y avait des minima de branche. Et là on a fait toute un politique, très impulsée sous Schröder, de laisser baisser ces minima de branche, ou plutôt de les miter : il y a plein d'exceptions, d'exemptions, à ces minima, il y a des branches nouvelles qui se créent où il n'y a pas de minima, ou bien il y a des pans de secteur où il n'y a pas de représentation sociale, d'accords, donc on laisse filer. Lorsqu'on regarde un pays comme l'Allemagne, les inégalités ne se sont pas faites au sein du salariat de manière très marquée, mais surtout entre les capitalistes et les salariés. Là c'est un pays où la part, en gros, il y a 15 ans, il y avait 60 qui revenaient aux travailleurs, et 40 qui revenaient aux capitalistes. 15 ans ap! rès, c'est 50-50, ce qui est quand même un choc énorme. On com! prend que, d'un côté, les Etats-Unis, où vous avez toute une partie de la population, même des travailleurs, qui sont appauvris, eh bien qu'est-ce qu'ils font ?, ils s'endettent, il y a une bulle d'endettement. Et c'est ce que l'on voit d'une certaine manière à travers les subprimes : à un moment, c'est quelque chose qui ne peut pas être tenable. Et lorsque vous regardez l'économie allemande, elle était peut-être très compétitive, mais il n'y avait plus demande interne, à force que tout parte vers le capital, et que les salariés voient leur rémunération stagner, voire baisser.
- Dès qu'il y a une crise qui touche les pays où on exporte, il y a une effondrement, un écroulement de l'économie, puisqu'il n'y a pas de demande interne. Donc si on voit à travers le prisme inégalités primaires , c'est-à-dire, on pourrait dire que finalement, une solution, c'est faire de la redistribution. Alors pourquoi pas ? Ca pourrait être une bonne idée, mais on voit par exemple en Allemagne, on a élu une majorité qui avait comme principal programme une réduction des impôts, donc on voit difficilement comment on va organiser cette redistribution. Alors peut-être que c'est intéressant de rª 9fléchir sur ce qu'on appelle le partage primaire : est-ce qu'avec un salaire minimum on peut réduire les inégalités ? Ou ça pourrait être justifié, même si ça ne réduit pas les inégalités : qu'on le monte pour soutenir la demande ou pour équilibrer le capitalisme. Voyez, quand je dis qu'avec la crise on peut se permettre, je me permets, d'avancer quelque chose qui est totalement hétérodoxe dans la pensée dominante économique, mais comme la pensée dominante s'est trompée, on a, je pense le droit, la légitimité, de remettre en cause les choses. Alors pourquoi on pourrait se permettre, maintenant, d'augmenter le salaire minimum ? Donc d'un côté, je vous dis, c'est peut être une bonne idée pour stabiliser le capitalisme, et d'un autre côté, c'est peut-être quelque chose qui n'aura pas d'impact très négatif sur l'emploi ou autre. Alors, pourquoi cela ? Si vous revenez il y a vingt ans, tre! nte ans, on disait "on a une industrie, il faut faire en sorte d'être compétitif". Sauf qu'un pays comme la France, même comme les Etats-Unis, n'a plus d'industrie. Ou lorsqu'il y a industrie, c'est plutôt une industrie de relativement haute technologie où les salaires sont très, très loin du salaire minimum. On est plutôt à deux fois, trois fois le salaire minimum. Où sont les personnes qui sont payées au salaire minimum, dans des pays comme les Etats-Unis, comme la France, comme la Grande-Bretagne ? Eh bien ce sont des emplois qui sont sur le territoire national, qui ne peuvent pas bouger. Vous avez les coiffeurs, les caissières, principalement des femmes, des services à la personne : donc principalement du service, principalement sur le territoire. Donc là on voit finalement que l'argument qui est de dire "la compétitivité internationale" ne marche pas lorsqu'il s'agit de votre hypermarché, où les caissières vont 'eatre payées au salaire minimum, il ne va pas se délocaliser en ! Chine ou en Europe de l'Est. Il va rester sur le territoire national. D'une certaine manière, le fait qu'on ait nos économies totalement déindustrialisées, fait que cette histoire de référentiel du salaire minimum qui doit être regardé par rapport au coût du travail au niveau mondial disparaît. Le salaire minimum peut se transformer uniquement en référentiel de ce qu'on veut, de ce que la société veut donner comme valeur minimale au travail, un travail plutôt féminin, et un travail plutôt dans les services. Donc on change complètement de nature de réflexion : de quelque chose qui peut être totalement ringard, c'est peut-être, au contraire, un outil qui est jouable, au sens qu'il y a à la fois plus d'interdépendance économique, mais sur cette question des salaires au bas de l'échelle du salariat, il y a peut-être moins de dépendance qu'auparavant, et on peut voir derrière cela un outil qui pe! rmet d'avoir un capitalisme plus équilibré, plus stable. Donc, pour être provocateur, on n'est pas du tout dans la vision de Yann, le modèle social français qui s'auto-détruit, peut-être que justement, on a le bon modèle, d'une certaine manière : avec des choses bien ringardes, bien anciennes, construites dans les années 70. Elles étaient peut-être totalement inadaptées dans les années 80-90, mais dans le capitalisme totalement déséquilibré qu'on connaît actuellement, peut-être que, justement, on a le bon modèle. Peut-eptre que, finalement, dans 3-4 ans, lorsqu'on fera ces enquêtes sur les niveaux de confiance, on s'apercevra que les Etats-Unis ont potentiellement maintenu leur niveau de confiance, grâce à quoi ?, grâce à, je ne vais pas faire de l'Obamania, mais que fait Obama ? Il crée un système de santé relativement universel, une couverture médicale universelle. Et il continue la pol! itique d'augmentation du salaire minimum au Etats-Unis. Ca paraît fo! u en temps de crise, de continuer cette politique, mais pourtant il la poursuit. Ca va être intéressant de voir, disons que la France ne va pas trop bouger, mais de voir dans 3-4 ans, l'Allemagne versus les Etats-Unis. De voir si un pays qui a mené une politique qui se rapproche de celle de la France, les Etats-Unis se rapprochent de la France de manière étonnante, et l'Allemagne va plutôt tendre vers l'ancien modèle. Dans 3-4 ans on verra que l'un a eu raison, l'autre tort. C'est un pari en quelque sorte sur le futur, mais on est dans une situation passionnante où on ne sait pas véritablement où aller, et on peut se permettre d'avancer des idées économiques nouvelles, de nouvelles visions, de nouveaux types de réflexion, de nouveaux types de paris.
- Si on revient maintenant sur notre territoire strictement national, est-ce qu'on peut dire à ce moment-là, que ce serait très très bien d'augmenter le salaire minimum, ça serait une solution à la crise française ? Là, difficile, in fine, de répondre. Pourquoi ? Parce que, finalement, dans ce que je vous décris, on n'est pas, nous, dans une situation de capitalisme ultra-déséquilibré. Il y a eu une augmentation des inégalités en France, mais pas aussi spectaculaire que ce qu'on peut voir dans d'autres pays. Alors est-ce qu'on peut plaider véritablement pour augmenter ce type de salaire ? Avec le cadre ancien, on dirait non, et avec ce que je vous propose, il n'y a pas de réponse non plus. A partir de là, voyez, on est mal pour construire véritablement un message franco-français autour de cette question salariale. Il y a pourtant eu un accord, à peine hier, sur le secteur routier : ils ont obtenu pas mal, 2,5 % d'augmentation salariale moyenne, 4 % pour les bas salaires. Des choses qui paraissaient absolument impossibles a priori à obtenir, donc on est dans une situation où potentiellement, même si on laisse le salaire minimum qui ne bouge pas, on va avoir! une montée de mouvements sociaux qui vont pousser ces salaires. Donc, voyez, lorsqu'on fait l'ensemble de ce portrait, je dirais que peut-être que les Etats-Unis vont s'en sortir salaire minimum, que peut-être que la France s'en sort relativement bien parce qu'elle en a un, et que peut-être le fait qu'on ne cherche pas nécessairement à le faire augmenter de manière significative est en train de laisser une place pour un dialogue social, et donc potentiellement, dans 3-4 ans, si on reprend les différents schémas de Yann, on risque d'avoir la France qui arrive à se sortir de cette situation de défiance. 1, en ayant confiance en ses propres outils. 2, en regagnant en termes de négociation : on arrive à négocier quelque chose sans aller au niveau de la grève. Au total, je suis plutôt tout à fait optimiste sur le modèle français. Il est bien ringard, il est bien adapté, peut-être, au capitalisme du XXIe siècle. Il a sa capacité de se moderniser, d'avancer. On a beaucoup de jeunes ici parce qu'on est à l'Ecole Normale Supérieure, je délivre plutôt un message, je crois, d'optimisme pour un horizon, disons, de 10 ans pour un pays comme le nôtre.