Compte-rendu Pascal Blanchard


Pascal Blanchard : Qu’est ce qu’un immigré français ?

Introduction

Le gouvernement nous demande de réfléchir aujourd’hui sur l’ « identité nationale », à savoir sur les apports des immigrations successives en France. Or, s’ils sont sollicites par les pouvoirs publiques, les français méconnaissent très fortement ce sujet.Qu’est ce qu’être étranger en France dans l’imaginaire français ? La question n’est pas juridique ou statutaire, elle tient de la perception. Des enfants de la 5e ou 6e génération peuvent être encore perçus comme étrangers.

L’étranger et la naissance de la République  La classe des étrangers nait comme « classe sociale » en 1889 avec les lois sur la nationalité. Le concept d’étranger devient populaire au sens d’identification pour la classe politique et l’opinion publique. L’étranger ne vient alors pas des colonies, il n’est pas une « minorité visible » : c’est un étranger intra-européen qui se fixe dans la hiérarchie des classes sociales françaises. On lui demande, par la naturalisation, de faire ses preuves pour devenir citoyen : déjà met-on en doute  ses vertus. Au moment ou nait cet étranger dans la loi, dans le regard, et dans les pratiques xénophobes (cf. Aigues-Mortes en 1893 : des ouvriers italiens coulent dans les salins, sous le regard indiffèrent voire bienveillant des ouvriers français), coexistent deux autres statuts qui correspondent à un autre qui n’appartient pas à la citoyenneté.

  • -    Le juif : c’est un étranger citoyen à l’intérieur de l’espace national (inutile de rappeler l’affaire Dreyfus, Maurras, la France de Drumont…). On voit déjà l’existence d’un étranger de l’intérieur et étranger de l’extérieur.
  • -    L’indigène : il n’est ni citoyen ni étranger. S’il était étranger, il irait à la guerre et il aurait un certain droit. L’indigène est seulement un sujet de droit : il ne peut profiter d’aucun droit de la citoyenneté mais en a tous les devoirs.

Dans le droit français dans cette fin du XIXe siècle, existe cette triple définition de l’autre : l’un est étranger et bénéficie d’un statut juridique ; l’autre n’est pas citoyen dans les mentalités (le juif) ou est encore perçu comme une race inferieure (l’indigène). En cette fin du siècle, la République construit sa légitimité face à l’ultra droite bonapartiste et royaliste en démontrant que, malgré la défaite en 1870, elle amène une puissance nouvelle par ses conquêtes impériales. Il faudra du temps pour que le juif et l’étranger intra-européen soient perçus comme pleinement français Apres Vichy, il faudra attendre jusqu’en 1995 et le discours de Jacques Chirac pour qu’une place pleine et entière ne soit plus récusée aux juifs de France dans la société française. Bien que fortement rejettes dans l’entre-deux-guerres, les étrangers des Trente Glorieuses (qui sont surtout une immigration intra-européenne avec des portugais, des espagnols, des italiens, des belges, et des polonais) vont progressivement entrés dans la citoyenneté grâce à ce qu’on imagine être le « creuset français ».  On retrouve le processus graduel d’entrée dans la nationalité avec les plus grands joueurs de foot. Le sort des indigènes sera, lui, tout autre De nombreuses personnes dites « indigènes » sont appelées à faire la première guerre mondiale : Blaise Diagne leur fait alors la promesse qu’en donnant leur sang, ils se verront offrir une citoyenneté. A cette même époque, l’Empire colonial français touche son point d’apogée maximum (c’est la « France des 100 000 habitants ») : dans cette France là, un statut n’existe pas sauf pour une certaine minorité. Cette minorité est composée d’algériens (à qui on demande néanmoins de récuser la religion musulmane : le débat sur la religiosité des maghrébins commençait alors déjà) et de quelques comptoirs des XX.. Mais la plupart de ces étrangers ne sont pas considérés comme citoyens français.Emerge alors un nouveau phénomène : l’immigration venue d’outre mer. Elle commence véritablement vers 1906-1907 dans le Nord de la France, ou les mineurs polonais posent problèmes, ce qui incite le patronat à faire venir des travailleurs maghrébines, perçus comme plus serviles. De même, dans les savonneries de Marseille, on vient chercher des travailleurs kabyles qu’on considère beaucoup plus fiables que les syndicalistes italiens grévistes. Le processus d’immigration s’installe surtout dans l’entre-deux-guerres : le questionnement sur l’étranger est axé non sur le statut mais sur le contrôle. Est alors créé, rue Henri Leconte dans le 17e arrondissement, le premier organisme de surveillance des maghrébins de Paris – cela n’est arrivé pour aucune autre population française que les juifs sous Vichy. Cet organisme contrôle la présence des immigrés dans la ville. Ils seront 2 700 000 maghrébins à venir travailler en France entre 1906 et1962 (ce chiffre excluant les militaires). Après les conflits en Indochine et en Algérie et après l’indépendance des colonies, l’indigène devient étranger par le statut. Mais, il s’opère un transfert dans l’opinion : l’étranger n’est plus l’étranger européen (lui s’est fondu dans le creuset français), l’étranger devient l’étranger post colonial. On passe de l’étranger à l’indigène étranger, ou l’ex indigène étranger, ou l’immigration postcoloniale. C’est là que le problème de l’immigration tel qu’on en parle aujourd’hui nait.  Cf. thèse de Georges Mauco en 1931 avec son livre Les Indésirables, les indésirables, ce sont «  les orientaux, les coloniaux,  et juifs à la nation française ». George Mauco est celui qui forma toutes les lois, d’abord sous Blum puis sous Pétain et enfin sous la IVe République  de  l’immigration en 1946-47 en termes de démographie, sur lesquelles nous vivons toujours aujourd’hui. Le débat actuelAujourd’hui, avec le débat sur l’identité nationale, on ne parle pas d’une problématique de droit sur l’étranger. On se demande si ces étrangers, indigènes de 1889 issus de l’empire colonial français, ayant des parties culturelles ou cultuelles distinctes des nôtres, sont solubles dans notre identité nationale ? Ce débat n’est pas nouveau : il émerge déjà dans les années 1970 avec le Front National, avec la Marche des Beurres (1983) incomprise par le français, avec les émeutes qui se succèdent jusqu'à celles de 2005.Se cristallise autour de ces « étrangers » une problématique qui dépasse le problème statutaire mais qui est un problème d’imaginaire. On interroge parfois les petits enfants ou arrières petits enfants d’immigrés sur leur capacité à digérer les principes identitaires et les valeurs nationales, savoir s’ils sont capables non plus d’être des étrangers permanents mais des citoyens résidents. Sur cet entrechoquement se superposent, dans notre imaginaire, deux grandes figures des altérités refusées :

  • 1-    L’homme et la femme noires afro-antillais : c’est le couplage trop souvent fait entre les antillais et les africains, associé aux clandestins qui viendraient en France pour profiter du système social. Ce mythe est en quelque sorte validé par la figure du sans papiers à partir des années 1980.
  • 2-    Des « compatriotes musulmans » selon l’expression de Nicolas Sarkozy. Cette expression n’est pas apparue dans le langage politique français depuis les colonies. L’ « étranger » ou l’ « immigré » n’a plus de nationalité, il n’a plus d’origines. Il n’est plus que sa religiosité.

Il y a 120 ans le débat sur l’autre naissait par des débats juridiques : cela constituait alors un excellent reflet de ce que pensait l’opinion sur la citoyenneté française. Le français se postule, se fabrique dans le regard à travers l’autre. Ce n’est alors pas la langue qui fait le ferment d’une identité mais de nombreux autres éléments : il a fallu du temps pour fédérer la République et la faire correspondre au territoire hexagonal.Aujourd’hui néanmoins, le cadre de pensée sur la nationalité est largement dépassé : en parlant d’enfants qui sont nés depuis trois générations sur le sol national, il ne s’agit plus d’une nationalité de droit (droit du sol) mais d’une citoyenneté fortement liée à l’altérité doublée de religiosité. Le discours de Nicolas Sarkozy en 2007 à Toulon est, en ce sens, révélateur: il y a fait l’hommage des croisades. « Nous sommes les héritiers d’une république laïque mais nous sommes les héritiers dune française chrétienne ». Ce discours renvoie à une conception religieuse de la citoyenneté. Certains auraient une forme d’antinomie à la nationalité, au nom d’un principe d’altérité. Il y a des exceptions : c’est le tokenisme. Certains peuvent traverser le filet de l’élitisme. Ce n’est pas un phénomène nouveau : quand Blaise Diagne est nommé au gouvernement par Clémenceau, on est dans la même logique que la nomination de Rachida Dati par exemple.Un héritage de 120 ans d’histoire a clairement différencié ces Autres : le juif, l’étranger, l’indigène. Nous vivons quelques choses dont il nous manque des éléments de décodage : une tentative d’entrer dans le temps postcolonial.