Transcript - Orsenna


  • Il se trouve que je m'intéresse depuis longtemps aux matières premières et qu'il y a une situation très hallucinante vis à vis de l'agriculture.
  • Je partirai sur trois paradoxes premiers paradoxes : ceux qui souffrent le plus de la faim aujourd'hui sont ceux qui sont chargés de produire la nourriture, ceux qui meurent de faim en général ce sont les agriculteurs. Deuxièmement en France, qui a un terroir parmi les plus riches du monde, ce sont ceux dont le revenu moyen dégringole le plus dramatiquement ces dernières années. Je vous rappelle qu'une année comme l'année dernière,  c'est -20  -30 %. Imaginez une seconde ce que serait notre vie si vous aviez perdus -30 % de revenus. Troisième paradoxe, alors que ce sont des gens dont nous dépendons pour notre vie, ce sont ceux qui de plus en plus sont méprisés, pour deux raisons : première raison, on dit qu'ils bouffent des subventions, et deuxièmement on dit qu'ils détruisent notre environnement. 
  • Donc quand vous êtes agriculteur aujourd'hui vous osez pas trop le dire. Percepteur ça va, agriculteur non!  Ça franchement pour moi même si j'aime les percepteurs c'est intolérable et c'est pour ça qu'aujourd'hui à l'Ecole normale je veux saluer les agriculteurs et poser quelques questions clés qui sont devant eux, c'est à dire devant nous. 
    Nous avons trois rendez-vous.
  • Les deux premiers nous concernent directement. En 2013 ce sera sans doute la fin de la politique agricole commune. Qu'est ça veut dire pour l'agriculture française qui ne survit que grâce à la politique agricole commune ? Mais en 2015 nous avons aussi une directive européenne que la France devra appliquer sur le bon état des eaux… Et les rendez-vous sont communs! Il faut se demander comment va produire plus en respectant mieux
    Et enfin vous savez bien qu'on passera de 6 milliards à 9 milliards d'habitants. Comment va-t-on pouvoir nourrir tous ces gens ? Alors pour répondre à ces questions j'ai quelques pistes et encore plus d'interrogations. J’ai retenu sept points.
    Premièrement, si le prix du marché est le seul composant du choix de la survie d’un agriculteur, alors on n’aura que sept pays agriculteurs au monde : dont le Brésil le Canada, l’Argentine, la Nouvelle-Zélande. Tous les autres pays du monde n'auront plus d'agriculteurs et on transportera le soja sur de grands bateaux,  et tout le reste du monde sera dans les villes. Est ce monde que nous voulons laisser à nos enfants ? Non c'est une véritable caricature du monde libéral. 
    Deuxièmement concernant les aides à l’agriculture, on est pris en tenaille entre soit l’aide aux prix, et dans ce cas, pour que ceux qui sont dans le cas le plus difficile puissent survivre, il faut des prix relativement importants, et cela donne d'importantes rentes à d'autres terres beaucoup plus riches. C'est ce qui se passe aujourd’hui dans l'agriculture, où considère que l'agriculture est unique : Qu’on soit dans les bonnes terres de Beauce ou dans des petites terres dans les monts d’Arrhée en Bretagne on considère que c'est pareil, eh bien ce n'est pas vrai! Il n’y a pas d’agriculture unique. En ce qui concerne l’aide à l’exploitation, l’autre système d’aide, si vous avez trop d’aide à l’exploitation, vous allez oublier que le producteur n'est pas seulement un aménageur d'espace, un jardinier mais aussi un producteur, et qu'on en a diablement besoin.
  • Prix, aides, investissements.
  • J'ai été fasciné de voir, que dans les aides publiques au développement, et dans les budgets nationaux des différents pays du tiers-monde, l'agriculture était une priorité très basse, c'est-à-dire représentait comme l'eau, comme par hasard, moins de 5 % de l'aide publique au développement, et moins de 5 % des budgets nationaux, et on s'étonne qu'il y ait des crises alimentaires ! Comme on s'étonne du manque d'eau ! Si vous remontez la priorité de l'agriculture et de l'eau, évidemment vous éviterez des crises graves et enfin la banque mondiale il y a deux ans s'est rappelé cette évidence que un dollar investi dans l'agriculture c'est le dollar le plus efficace pour réduire la pauvreté ! 
  • Quatrièmement il se trouve que je n'aime dans les voyages que ce qui me surprend, si vous voyagez pour vérifier autant rester chez vous ! Ce que j'ai vu dans mon livre sur l'eau, c'est la question du sol ! La crise globale n'est pas une crise globale de l'eau c’est une crise globale du sol. Notre sol est fatigué, notre sol est pollué et surtout notre sol est insuffisant. Evidemment les villes se sont créées au milieu des terres les meilleures. Lorsque vous implantez un magasin par exemple IKEA eh bien c'est 20 ha par définition près d'un centre-ville, donc au milieu des meilleures terres, donc c'est 20 ha retirés aux meilleures terres arables, donc on va être obligé de se mettre dans des terres moins bonnes donc plus d'engrais ! La question du sol est cruciale, ce n'est pas un hasard si les gens en Asie où la terre manque achètent  par exemple en Ukraine, en Afrique, en Argentine. Cette question du sol est centrale ! Il y aura évidemment des sols artificiels. 
  • Cinquième point, la question de la science le rapport de l'agriculture et la science est cruciale. Il faudrait cent ans d’Ernest pour répondre la question des OGM. Il faudrait poser des questions sur les objets. Est-ce qu'on réussira à nourrir 9 milliards d'êtres humains sans avoir recours à la science et notamment aux OGM? Pour l'instant de ce que j'ai pu apprendre ce que j'ai pu comprendre la réponse est non ! Avec les connaissances actuelles d'aujourd'hui, le bio ne suffira pas. Deuxième question, doit-on continuer comme on le fait en France, à interdire la recherche ? Il se trouve qu’à l’Académie j’ai la chance d’occuper le siège de Pasteur… Je trouve ça hallucinant que dans un pays comme la France on interdise la recherche. 
  • Sixième point, on parle des biocarburants il faut savoir qu'il y a plusieurs générations de biocarburants. La première génération c'est vrai pouvait entrer en concurrence avec les végétaux qui permettent de se nourrir ; pour la deuxième génération c’est de moins en moins vrai avec toute la biomasse et dans la troisième génération avec les algues çà le sera encore beaucoup moins. 
    Mais le plus important c'est qu'il y a un triangle entre l'eau, l'énergie et l'agriculture. S'il n'y a pas d'énergie, il n'y a  pas d'eau, parce que même si elle est juste en bas, vous ne pouvez pas la monter… et sans eau, pas d'agriculture. Au Maghreb, dans une vingtaine d'années il y aura une population doublée, énormément rassemblée dans des villes, avec - 20 % de précipitations. Comment est-ce qu'on va faire pour nourrir tous ses gens ? Il faudra régler en même temps la question de l'eau, de l'énergie et de l'agriculture. 
  • Enfin la distribution, vous avez un face-à-face incroyablement déséquilibré entre les agriculteurs assignés à résidence par définition et de l'autre côté des gens qui sont des agents mêmes de la mondialisation, qui arbitrent sans arrêt  des achats pour le moins cher. C'est le déséquilibre entre le producteur et la grande distribution. 
    Le bio est le domaine alimentaire où les producteurs font le plus de marge. La grande distribution est en train de fusiller la possibilité d'étendre la dimension du bio dans la production de l'agriculture, en réduisant les marges des agriculteurs qui font le plus d'efforts. Nous avons dans ces questions de consommation une vraie schizophrénie, que j'ai vu quand nous avons rencontré des gens du secteur textile : il faudra bien que nous fassions un jour le choix entre toujours chercher en tant que consommateur le produit le moins cher, que l'on paiera avec les subventions aux chômeurs, soit payer un petit peu plus cher avec son salaire. 
    Je finis sur le fait qu'il n'y a pas d'agriculture sans agriculteurs. Ce n'est pas en se mettant à écraser les agriculteurs comme on le fait sans arrêt qu'on va s'en tirer. Ceux qui aiment la nature, dont je suis, je voudrais leur poser une question, est-ce que vous pensez une seconde que la Terre et la France sans agriculture aurait une nature meilleure ?
  • Je vous remercie Vive Ernest !
  • Merci à Bernard Saugier pour ce transcript